Couverture de la revue Permanences critiques - n°3

Permanences Critiques

Permanences critiques est une revue de recherche qui se propose de produire des savoirs critiques.

Critiques, d’abord, car ils abordent les phénomènes sociaux dans leur complexité pour en cerner les structures profondes.

Critiques, ensuite, car ils assument leur ancrage dans les mouvements de transformation sociale pour y déployer des perspectives stratégiques.

Critiques, enfin, car ils explicitent les arguments qui les soutiennent pour permettre aux lecteur·rice·s de se positionner de manière autonome.

Comité éditorial

Michel Boving • Fabio Bruschi • Mario Bucci • Marie Deridder • Adrien Godefroid • Nicolas Marion (secrétaire de rédaction, éditeur responsable) • Jean Matthys (secrétaire de rédaction) • Cécile Piret (secrétaire de rédaction)

Édition et diffusion

Permanences critiques est une revue publiée par ARC – Action et Recherche Culturelles, avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

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État, associations et stratégie politique

Alors que la crise du Covid19 tend à fortement ré-imprégner le débat public et politique de la question de l’ampleur, des objectifs, des modalités, des effets de l’intervention de l’État dans la vie quotidienne de la population, ce troisième numéro de Permanences critiques entend s’interroger sur les ressources critiques dont disposent la société civile en général et le secteur associatif en particulier pour penser l’État et ses formes contemporaines. Plus spécifiquement, constatant une certaine indétermination du concept d’État dans l’action et la pensée associative, il est ici question de partir des relations ambiguës entretenues par les associations avec l’État pour évaluer quels impacts ces ambiguïtés ont sur leurs orientations idéologiques et stratégiques fondamentales.

Éditorial

            Ce troisième numéro de Permanences critiques a pour toile de fond un paradoxe contemporain, dont la pandémie mondiale du COVID-19 n’a fait qu’intensifier la prégnance : alors même qu’on redoute et combat la privatisation galopante de tous les secteurs d’activités qui étaient parvenus à résister à l’offensive néolibérale, celle-là même qui soumet aux logiques du marché capitaliste ce qui pourtant soutient les conditions les plus essentielles de la vie sociale, les interventions renforcées de l’État laissent chaque fois craindre qu’au lieu d’une défense de l’intérêt général ou collectif, l’État n’ait plus rien d’autre à proposer que la répression autoritaire des initiatives opposées à l’extension indéfinie des lois du marché. Pire, sous l’impulsion des urgences sanitaires et des mesures politiques exceptionnelles qui leur correspondent, le discours politique et médiatique semble depuis peu s’être ré-imprégné du trope d’un « retour de l’État social », comme si la nouvelle donne des catastrophes mondiales, tant sanitaires qu’économiques et écologiques, autorisait à faire accroire à la population un retour de l’État providence qui agirait main dans la main avec la société civile pour la mise en place, la préservation ou le renforcement de conditions d’existence décentes pour tous et toutes.

Le point de départ de ce dossier est alors celui d’un premier souci critique : si la question de l’ampleur, des objectifs, des modalités, des effets de l’intervention de l’État émerge à nouveau comme une problématique centrale des débats politiques contemporains, de quelles ressources critiques disposons-nous – membres de la société civile en général et du secteur associatif en particulier – pour penser l’État et ses formes contemporaines ? En d’autres termes, quelle pensée de l’État peut-on retrouver au sein du secteur associatif ? L’hypothèse fondamentale de ce dossier est que, derrière la variation (selon les types d’organisation, leurs finalités, leurs degrés d’institutionnalisation, leurs modes d’action) des idées de l’Etat qui animent ce secteur, se cache une certaine indétermination du concept d’État lui-même.

            Poser cette hypothèse devait nécessairement nous conduire à interroger plus radicalement la question du rôle assigné par l’État néolibéral au secteur associatif. Les associations socio-culturelles subsidiées occupent aujourd’hui une position singulière dans la division du travail social de l’État et participent activement à l’élaboration, à l’application et à la consolidation des politiques publiques, autant qu’à la mise en travail critique de ces dernières. Si bien que les luttes associatives, surtout quand elles ont pour objet la transformation des politiques publiques, voire de l’État lui-même, ne cessent d’être traversées par des ambiguïtés qui viennent brouiller leur intelligibilité, sinon leur efficacité. La visée de ce dossier est alors d’analyser la manière dont la relative indétermination du concept d’État, décelable dans beaucoup de propositions associatives et de combats sociaux contemporains, affecte leurs orientations idéologiques et stratégiques fondamentales, ainsi que de fournir quelques pistes pour sortir d’une indétermination conceptuelle, qui est aussi une indétermination stratégique.

            En ouverture de ce numéro, l’étude de Nicolas Marion propose une déconstruction épistémologique de la façon dont une pensée de l’État se développe au sein des associations, en montrant comment cette pensée permet en fait – à travers l’(auto)évaluation des associations elles-mêmes – à l’État de se penser lui-même et d’intégrer dans la conception et l’implémentation de ses politiques les formes de résistance des populations soumises à sa souveraineté. L’article propose, notamment, de comprendre les associations comme des appareils idéologiques d’État, c’est-à-dire comme des institutions au travers desquelles l’idéologie des classes dominantes qui détiennent le pouvoir d’État devient hégémonique dans la société. C’est seulement sur la base d’une telle vision désenchantée de la fonction assignée aux associations que des formes de résistances échappant à l’emprise de l’État et de l’idéologie dominante peuvent être réellement favorisées dans et par le champ associatif.

            Les trois analyses qui complètent le dossier proposent chacune des pistes analytiques pour penser la question de l’État à la lumière du problème de l’orientation stratégique des luttes qui ont la transformation des politiques publiques et de l’État comme horizon. D’abord, le texte de John Christiaens propose une lecture critique et historique de la façon dont les rapports entre la société civile, notamment les associations, et l’État ont donné lieu, en Belgique, au développement d’un « État intégral ». L’analyse esquisse alors différentes pistes pour penser l’investissement de ces institutions par des stratégies révolutionnaires, en réactualisant les concepts de guerre de position et de front unique.

            L’analyse de Fabio Bruschi propose quant à elle de revenir sur un débat intellectuel, à la fois proche et apparemment éloigné de l’état de choses contemporain, qui oppose deux conceptions marxistes du rapport entre la lutte révolutionnaire et l’État : celle du philosophe Louis Althusser et celle du politologue Nicos Poulantzas. Le texte fait le pari que la mise en perspective de la conjoncture politique présente à la lumière des positions stratégiques qui se dégagent de ce débat devrait permettre aux acteurs et actrices des combats sociaux et associatifs de sortir du jeu de miroirs qui renvoient l’une à l’autre leur position de contre-pouvoir et leur intériorisation des exigences de la forme-État.

            Enfin, le texte d’Alberto Toscano propose une mise en tension critique des antinomies du pouvoir d’État telles que la crise sanitaire du COVID-19 les a mises en évidence. En particulier, l’article propose – en resituant différentes interventions ayant animé le débat sur ces questions – une déconstruction de deux thèses sur le pouvoir d’État ressaisi sous les auspices de la crise sanitaire mondiale : l’une qui voit dans la pandémie l’occasion d’une consolidation d’un État biosécuritaire dans laquelle se serait engouffrée la grande majorité des gouvernements du monde, l’autre qui affirme que la pandémie serait l’occasion d’un retour de politiques publiques davantage orientées par des motifs progressistes. L’article tente alors de dépasser cette contradiction apparente en comprenant le redéploiement contemporain de l’État comme le dernier recours du capitalisme néolibéral, mais peut-être aussi des luttes révolutionnaires.

            Ces différentes contributions permettent ainsi de repositionner la question de l’État comme étant et demeurant l’un des principaux enjeux que doivent affronter ceux et celles qui, par-delà les ambivalences de leurs positionnements, souhaitent s’opposer à ce que Daniel Bensaïd avait joliment appelé l’« éclipse du débat stratégique ».

            Enfin, ce troisième numéro de Permanences critiques se clôture par un varia de Claire Gardes qui propose une réflexion politique et philosophique sur l’irréductibilité des luttes sociales contemporaines aux dimensions programmatiques qu’une certaine frange de l’intelligentsia militante, médiatique et politique voudrait leur imposer de l’extérieur.

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Éditorial
État, associations et stratégie politique
Secrétariat de rédaction
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Étude
État et associations – De l’autonomie à l’encastrement idéologique
Nicolas MARION
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Analyse
Les associations : produit ou ennemi de l’État intégral ?
John CHRISTIAENS
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Analyse
Retour sur un vieux débat entre marxistes
Fabio BRUSCHI
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Analyse
Derniers recours : Notes sur l’État pandémique
Alberto TOSCANO
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Varia
Tombeau pour les luttes ?
Claire GARDES
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