Quand je m’occupe des pauvres, on me traite de saint ; quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste.
Hélder Câmara
Quand on porte notre casquette de bénéficiaire, tout roule ; quand on porte notre casquette d’immense, un rien coince.
Une immense lasse
Nous voulons ici reposer à nouveaux frais la question de l’engagement plus ou moins militant des travailleurs sociaux, déjà soulevée ailleurs[1], en la reformulant et en l’illustrant par un cas d’école. Nous écrivons à l’aune de notre expérience dans le sous-secteur du sans-chez-soirisme bruxellois, mais chacun peut aisément extrapoler sur cette base pour son secteur d’activité soci(ét)ale spécifique.
Social versus sociétal
« Qui a failli ? Selon que l’on mettra davantage de responsabilité/culpabilité sur la personne ou sur la société, on recourra davantage à l’adjectif social·e ou à l’adjectif sociétal·e[2]. »
Le cadre est ainsi clairement posé par le Syndicat des immenses [3], lequel, dans la foulée, a entrepris une chasse aux innombrables qualifications de « social », ultimement offensantes et politiquement orientées, depuis le « logement social » (à rebaptiser « logement de principe ») jusqu’à l’« allocataire social·e » (à rebaptiser « bénéficiaire légitime ») en passant par l’acronyme de CPAS (non plus « Centre public d’action sociale » mais « Centre public d’ajustement sociétal »).[4]
Le récent usage exponentiel de l’adjectif sociétal·e — dans les médias et les conversations de comptoir, et quelles que soient les problématiques abordées — représente une opportunité à saisir. L’effet de mode, presque un tic de langage, invite judicieusement à voir dans une situation donnée la résultante d’un « choix de société » sur lequel on pourrait revenir, que l’on devrait peut-être remettre en question, qui mériterait en tout cas d’être interrogé. À l’inverse, quand un phénomène est dit systémique, structurel ou politique (au sens de « suspendu à des (in)décisions de la classe politique »), un solide découragement menace l’ardeur du militant, confronté à une sorte de mur insurmontable et, en retour, à un sentiment d’impuissance… ou à l’envie puérile de « tout casser ». Rien de semblable avec sociétal·e. Ce terme suggère qu’un autre imaginaire/paradigme est possible, qu’un changement de la focale, voire des mentalités, est envisageable, qu’une normalité alternative peut être réfléchie, ou, pour revenir au « travail soci(ét)al », que la nécessité d’une rupture méthodologique n’est pas à écarter.
Sociétaliser*[5] une question, c’est la poser en termes de « choix de société ». Par définition, tout « choix de société » rend possible l’émergence de certains types de problèmes et rend impossible celle d’autres types de problèmes, car la société a décidé de prévenir la survenance de ces problèmes-là. Ainsi, sociétaliser le sans-chez-soirisme, c’est montrer que la société a décidé que des personnes sans chez-soi étaient dans l’ordre des choses, plutôt que se demander si elles ont dysfonctionné et/ou joué de malchance.
Et qui dit sociétaliser, dit sociétalisation, qui est le processus par lequel un phénomène est libéré de toute interprétation morale, psychologisante ou sociologique. Tant qu’il y aura une personne pour penser que certains sans-chez-soi ont choisi de l’être, la sociétalisation du sans-chez-soirisme restera inachevée.
Et qui dit sociétalisation, dit sociétalogie*, à savoir la science des choix sociétaux, qu’ils soient délibérés, inconscients ou implicites, comme résultante de facteurs corrélés ou indépendants, prévisibles ou aléatoires, externes ou endogènes.
En guise d’illustration de la sociétalogie en action, voici, à gros traits[6], le verdict sociétal élaboré par le Syndicat des immenses :
- l’origine ultime du sans-chez-soirisme est la conviction erronée qu’il est une fatalité, alors qu’il est un choix de société ;
- la fin du sans-chez-soirisme est techniquement possible, humainement souhaitable et économiquement rentable ;
- en dépit de son éluctabilité, le sans-chez-soirisme sévit toujours à cause des « 4 piliers du sans-chez-soirisme persistant » :- l’hiérarchisme*, selon lequel toutes les vies humaines n’ont pas la même valeur ;- le désuniversalisme*, ou le deux poids, deux mesures, au nom duquel un traitement différent est prévu pour des personnes dans des situations identiques ;- l’allomorphisme*, à savoir la mise en place pour les sans-chez-soi de dispositifs auxquels les concepteurs ne recourraient jamais et- la nécropolitique, laquelle punit les sans-chez-soi d’être encore vivants en rendant leur vie impossible.
- par-delà la lutte contre ces « 4 piliers », la fin du sans-chez-soirisme ne sera pas réalisable avant le transfert institutionnel du secteur du sans-chez-soirisme : il doit devenir un sous-secteur du secteur du Logement et ne plus être, comme aujourd’hui, un sous-secteur du secteur Social-Santé[7] ;
- pour dire la même chose autrement, cette fin ne sera pas réalisable sans la remise en question du principirisme[8].
La sociétalogie est une science en devenir et en puissance, plus humaine que molle et plus dure qu’exacte, à mi-chemin entre la thermodynamique microbienne et la sociologie néo-darwinienne, aux confins de l’anthropologie politique et non sans affinités avec le décolonialisme marxien et la philosophie décapitaliste, canal queer et paillettes potentiellement explosives…
… mais le Syndicat des immenses n’a pas vocation à fonder, pas même à enseigner, la sociétalogie, son épistémologie et son axiomatique, d’autant que l’UNIMESC s’en est donné la mission[9]. Le Thésaurus de l’immensité n’en a pas moins posé, comme par inadvertance, quelques jalons en forgeant des mots pour qualifier une politique idéologiquement inenvisageable, bien que financièrement rentable (frentable*), pour consacrer l’art de répandre, par mille petites touches, détails sensationnalistes, anecdotes choc et chiffres discutables, une conviction collective notoirement infondée (ingénierie sociétale* ), pour épingler toute personne souffrant d’un trouble de la conscience politique, caractérisé par une lâche ou égoïste indifférence à l’impact sociétal de ses (in)actions, (in)sensibilités, (ir)réflexions, (in)décisions (sociétalopathe*), pour la tendance, consciente ou non, à valoriser la manière de penser et d’agir des escapés et à l’étendre, quitte à l’imposer, aux immenses (escapocentrisme*), pour qualifier une personne qui, sans considération pour la gravité de la situation d’un immense, abuse de « Calmez-vous, s’il vous plaît ! » ou autres formules du genre (calmerveux·se *), ou encore, et l’on y reviendra, pour entendre la colère des immenses, où la part purement psychologique est indémêlable d’un vécu révoltant (colerrance*).
Travail social versus travail sociétal
Une question est dite « sociale » quand elle concerne les personnes en tant que membres de telle ou telle catégorie de population. Le travailleur social vient en soutien à la personne en tant qu’elle est membre de telle(s) ou telle(s) catégorie(s) et il s’attache, en particulier, à la défense ou au rétablissement de ses droits. Face à un problème social, on peut en effet s’efforcer d’en alléger au maximum les effets pour chaque personne impactée, voire de le résoudre totalement.
Telle est bien la tâche des travailleuses sociales, qui sont dotées d’une expertise, de connaissances et/ou de compétences dont la personne assise en face d’elles se trouve, elle, regrettablement dépourvue[10].
Le travailleur social qui se respecte, que fait-il ? Il se respecte précisément, et se préserve. Au mieux, il est bienveillant, s’abstient de tout jugement hâtif, est vent debout contre les préjugés qui l’assaillent, arbore un sourire à toute épreuve et se soucie réellement du bien-être, de l’épanouissement, de l’émancipation, si ce n’est de l’autonomie de la personne aidée. Il est sincèrement affligé et ne ménage pas ses efforts. Grâce à lui, le bénéficiaire soutraide*, c’est-à-dire se fait aider sans être au passage stigmatisé. Au pire, le travailleur social est malveillant, opère avec condescendance, froideur et lassitude, agrémente ses propos de reproches moralisateurs à peine déguisés et laisse entendre, plus ou moins subtilement, que la personne devrait avoir honte d’en être arrivée là. Il est foncièrement dédaigneux et garde toujours un œil sur sa montre. On dit de lui qu’il aide en enfonçant, en étouffant, en aliénant, mieux : qu’il engloute*.
Parce qu’elle ne transige pas sur ses valeurs et en assume les risques éventuels, la travailleuse sociétale, elle, est ailleurs. Sa méthodologie est autre. Son travail relève d’une autre dynamique.
Car le travailleur sociétal et sa bénéficiaire sont d’abord de plain-pied. Toute socialement hiérarchisée soit-elle, leur relation est politiquement horizontale. L’entrée en matière est le moment démocratique de la collaboration entre les deux parties.
Si la posture initiale de la travailleuse sociétale est radicalement égalitaire, c’est que, d’entrée de jeu, elle partage, quand elle ne la fomente pas, la colère de la personne face au caractère absolument « pas normale » de sa situation, pour reprendre le mot si courant dans la bouche des immenses. Elle légitime, quand elle ne le suscite pas, le sentiment d’injustice existentielle attachée à cette situation[11]. Son aide éventuelle est précédée d’un diagnostic sociétal implacable.
Parce qu’il incrimine le « choix de société » qui n’a pas rendu impossible l’émergence du problème qui se présente à lui, tout travailleur sociétal, on l’a compris, pratique la sociétalogie sans le savoir. Surtout si la personne en face de lui s’emmerdit*, c’est-à-dire se sent coupable de son immensité́, se l’explique en s’en considérant totalement responsable, bref, considère n’avoir que ce qu’elle mérite. Dans ce cas, la première tâche de la travailleuse sociétale est d’installer, autant que faire se peut, une connivence politique, c’est-à-dire, en l’occurrence, de proposer une analyse déculpabilisante de la situation, mais sans tomber, il va sans dire, dans l’endoctrinement.
« Surtout si la personne en face de lui… ». La formule est malheureuse.
En effet, tout inévitable soit-elle, la position du travailleur trônant dans son bureau assoit son autorité, confirme sa supériorité et théâtralise le défaut d’expertise dans le chef du bénéficiaire.
La travailleuse sociétale, à l’inverse, se met, fût-ce mentalement, d’abord en retrait et entre parenthèses, pour rendre possible et perceptible l’expression de la colère ou de la désespérance… à l’image de ces maraudeurs — ils existent — qui n’« aident » pas de haut en dirigeant une tasse de café vers la main levée vers eux, espérant arracher au passage un gratifiant « Merci, madame ! », mais qui demandent d’abord s’ils peuvent s’asseoir à côté de la personne, en silence, pour regarder ensemble vers la même absence d’horizon, vers l’horizon scandaleusement bouché, jonché d’obstacles démesurés, que ceux-ci soient tout à fait réels ou partiellement imaginaires…[12]
Le moteur du travail sociétal n’est donc pas l’empathie, mais la colère face à un système révolsurde*, entendez violemment illogique, aberrant et biscornu. Pour beaucoup, en effet, il dysfonctionne largement, aggrave souvent leur situation en prétendant y remédier et reste inexpugnable. Au sein du sous-secteur du sans-chez-soirisme, ce moteur est la conviction que ce fléau est sur le même plan que l’esclavage, la pédocriminalité, le racisme ou les violences sexistes et sexuelles, et que c’est dès lors à la société tout entière — et non aux seules personnes concernées et aux professionnels de la profession — de faire bouger la ligne rouge en décidant que le sans-chez-soirisme n’est plus acceptable au XXIe siècle.
Refusant d’être complice et se faisant allié, le travailleur sociétal prend donc fait et cause pour le bénéficiaire, il épouse sa cause quand il ne l’alimente pas, puis lui donne le cadre le plus efficace possible pour s’en accommoder au mieux, quitte à jouer au besoin avec la stricte légalité ou les consignes de sa hiérarchie.[13] À l’instar d’une avocate de la défense, qui, parfois au-delà du raisonnable et du vraisemblable, prend la défense acharnée de son client, d’autant plus que, en face, il y a un procureur qui, au nom de « la société », ne fait qu’incriminer, stigmatiser, culpabiliser.
La travailleuse sociétale, en résumé, ne dit pas « travailler pour » mais « combattre avec », voire « manifester ensemble dans la rue »[14] … mais encore faut-il que ses conditions de travail et son entourage professionnel le permettent, ce qui est rarement le cas. Quand on doit être derrière son bureau comme un travailleur à la chaîne en usine, pour prendre un cas extrême, le travail sociétal est rigoureusement impossible et les travailleurs sont mués en acteurs, zélés ou meurtris, c’est selon, de la nécropolitique.
De même, la colerrance* manifestée par certains immenses est réduite le plus souvent à l’expression mal contrôlée d’une violence (verbale, voire physique) évidemment inacceptable pour l’institution et psychologiquement impactante pour les travailleurs, et, du coup, les offres de formations à la « gestion de l’agressivité des bénéficiaires » se multiplient parallèlement aux formations à la « gestion du stress vicariant ».
Et même au sein d’une association à l’ADN militant, et donc à vocation sociétale, née 1) d’une manifestation dénonçant l’aide insuffisante et dysfonctionnelle apportée par les structures du sous-secteur du sans-chez-soirisme bruxellois[15] et 2) des revendications des personnes concernées[16], quelque chose d’autre encore peut coincer, parfois, et qui mérite mention dans le contexte du présent article.
Bénéficiaire versus immense
Pour enrichir, épicer et embrouiller les lignes qui précèdent, je témoignerai ainsi d’incidents anecdotiques mais néanmoins édifiants dans leur spontanéité même, survenus au sein de DoucheFLUX, et ce, fort de ma double casquette : 1) cofondateur, ex-directeur et coordinateur du pôle Plaidoyer de l’ASBL, lequel pôle, entre autres missions, soutient massivement le Syndicat des immenses depuis son lancement en 2019 et 2) secrétaire politique du Syndicat des immenses.
Mais les lignes qui suivent n’engagent en rien la responsabilité de DoucheFLUX, ni même du Syndicat des immenses. Et, dans le ressenti subjectif, seul compte la réalité objective visée.
Le soutien massif de DoucheFLUX n’est pas désintéressé : il permet à l’ASBL de 1) cocher les doigts dans le nez l’incontournable case « Participation des personnes concernées » et 2) s’approprier ce qui lui convient dans le plaidoyer développé en interne par le Syndicat des immenses[17].
Mais, s’il signifie une très forte dépendance, que l’on peut qualifier d’existentielle, à l’égard de DoucheFLUX, ce soutien massif n’entame en rien la déclaration de foncière autonomie du Syndicat des immenses, claironnée dès son lancement et non dénuée de violence symbolique, d’autant que les marques de reconnaissance des immenses envers l’ASBL sont rares, quand ce ne sont pas des signes d’animosité qui s’expriment, à mi-mot, entre deux portes ou, c’est arrivé quelques fois, à la face outrée et incrédule d’un·e employé·e de DoucheFLUX.
Concrètement, les réunions hebdomadaires du Syndicat des immenses se déroulent tous les lundis dans le centre de jour de DoucheFLUX et cette cohabitation n’est pas toujours aussi fluide que prévu, émaillée qu’elle est d’incidents, tellement exceptionnels et mineurs qu’on pourrait les estimer négligeables, mais tellement éloquents pour le sujet de notre article qu’on ne peut taire leur survenance.
Le centre de jour est donc ici envisagé comme le microcosme d’une tension prévalant bien au-delà, au plan sociétal et un peu partout.
De quoi ces incidents sont-ils révélateurs ?
Du fait qu’un bénéficiaire, parce qu’il est là pour bénéficier d’un service rendu accessible par l’ASBL et doit se soumettre aux conditions mises en place pour pouvoir accéder à ce service, est plus commode à « gérer » qu’un immense, qui est un citoyen militant qui, pour parler, réfléchir et militer, profite de l’infrastructure mise à sa disposition par l’ASBL, sans avoir à le demander de surcroît. Par définition, un bénéficiaire valorise plus et déstabilise moins, et il est forcément bienvenu parce qu’il justifie in fine les subsides auxquels l’ASBL prétend. Quant à l’immense, il est potentiellement ressenti comme un intrus, et, du coup, le Syndicat des immenses, comme un corps étranger, une excroissance douteuse dont on n’ose pas s’avouer qu’on rêverait qu’il disparaisse comme par enchantement : tout serait, nécropolitiquement parlant, tellement plus simple[18]…
On force éhontément le trait, bien sûr, pour mieux expliciter le propos. L’outrance a ses vertus.
Bref, si le bénéficiaire est redevable, l’immense, lui, est libre, quand bien même il s’agit parfois de la même personne[19].
Précisons d’emblée que, si cette dichotomie bénéficiaire/immense a pu occasionner des tensions, c’est sur un plan strictement pratique, en référence au seul fonctionnement quotidien du centre de jour, dans sa trivialité. Dans l’esprit de tous les employés de DoucheFLUX — d’autant qu’ils s’enorgueillissent, à juste titre, d’œuvrer au sein d’une organisation plus militante que les autres — circule en effet l’idée théorique que les bénéficiaires sont évidemment des êtres libres et égaux par ailleurs. Et donc, parfois, « par ailleurs » signifie « pas dans le centre de jour ».
Qu’est-ce à dire ?
Que le travail sociétal, en s’institutionnalisant pour durer, peut se rigidifier à l’usure et ne plus avoir de sociétal que le nom. Mieux : que le travailleur sociétal ne peut l’être à tout instant, dans chacune de ses paroles et chacun de ses actes, et qu’il le sera moins en fin de semaine qu’après un week-end réparateur. Encore mieux : que le pur travail sociétal n’existe pas, qu’il se mâtine tôt ou tard de travail social, lequel, à tout moment, la fatigue (mentale, nerveuse et/ou politique) aidant, peut prendre le dessus, voire effacer toute trace de posture sociétale[20].
Mais de quels micro incidents parle-t-on ?
- Pour offrir un espace sécurisé aux femmes fréquentant le centre de jour, il leur a été permis d’accéder à l’étage, mais, une fois constaté que les seules les femmes du Syndicat des immenses en profitaient (sans doute parce qu’elles étaient mieux informées, et non parce qu’elles jouiraient d’un insupportable « privilège » par rapport aux bénéficiaires), la règle a été abandonnée.
- Aucun bénéficiaire ne peut accéder au rez-de-chaussée de bureaux et salles de réunion situé dans un bâtiment annexe, et remarque est donc faite quand on apprend qu’un atelier avec des immenses s’y est tenu, faute de place ce jour-là au centre de jour. Mais la règle ne vaut pas pour le web developer du site de DoucheFLUX, qui est aussi, par ailleurs, membre du Syndicat, bénéficiaire occasionnel des services de DoucheFLUX et insenséjour*, nouvelle dénomination pour un·e sans-papiers.
- Laisser l’espace utilisé dans le bon état où on l’a trouvé tient du plus élémentaire respect d’autrui. Après, et c’est le lot de tout lieu vivant dans le monde associatif, il reste parfois des traces d’un événement ou d’une rencontre. Mais jamais après la réunion hebdomadaire du Syndicat des immenses. À coups de petites remarques ou de froncement de sourcils, nous avons toutes et tous intégré au Syndicat que les éventuelles traces de nos réunions seront moins bien tolérées que celles d’une autre activité. Nous devons être irréprochés*, et donc anticiper le fait que notre plus petit écart de conduite ou relâchement sans gravité sera mis sur le compte de l’immensité de nos membres.
- Autre stratégie, le Syndicat des immenses s’est constitué son propre stock de papeterie. Parce que nous savons bien que, s’il vient à manquer, par exemple, de papier collant, on risque d’incriminer un usage excessif par le Syndicat plutôt qu’une mauvaise anticipation de la consommation de papier collant par le responsable des achats.
- Sous une des tables utilisées toute la semaine et, le lundi, par le Syndicat des immenses, un employé découvre un vieux chewing-gum. Et de soupirer « Ah, ces immenses ! », et moi de répliquer « J’en parlerai dans l’article ! » et l’employé, confus, de s’excuser : « Mais c’était pour rire… ».
- Des effets personnels d’immenses traînant parfois dans le centre de jour, il est décidé que « plus personne ne peut laisser traîner ses affaires »… sauf que, le lendemain de la discussion, une sortie récréative est prévue, incluant un grand nombre de bénéficiaires, que l’on imagine mal encombrés, pour certains, de leurs sacs. La règle est donc sur-le-champ amendée : « sauf si un papier signé par un employé indique qu’ils ne resteront pas là au-delà de l’activité prévue ». Un amendement que je n’aurais jamais obtenu si je l’avais demandé pour les immenses.
Inutile d’allonger la liste, d’autant que la fréquence des incidents a diminué depuis que le directeur de DoucheFLUX a mis le holà et qu’il n’est pas exclu que le Syndicat des immenses ait développé à la longue une forme de paranoïa infondée pour partie.
À preuve, certains immenses qui voient d’un mauvais œil le flyer de l’immensothèque de DoucheFLUX côtoyant les différents flyers du Syndicat des immenses dans les stands que tient le Syndicat lors de festivals pour faire connaître son verdict sociétal et son programme politique.[21]
Comme en miroir, DoucheFLUX n’est pas en reste, où un vif débat, toujours en cours, tourne autour de la spécificité du plaidoyer de DoucheFLUX, par rapport à celui du Syndicat des immenses, vu que, comme indiqué, celui-ci déteint partiellement sur celui-là. Et, lorsque la définition de chair-à-boulot*[22] a été présentée aux employés de DoucheFLUX, nombreux sont ceux qui se sont sentis visés, ciblés, voire incriminés, alors que la présentation voulait seulement illustrer le fait qu’affirmer l’impact économique positif de son existence (créer des emplois) est d’autant plus impérieux que cette existence est par ailleurs dénigrée, dévalorisée, annihilée. Le cri « Nous existons (comme vous) ! » dont le mot chair-à-boulot se fait l’écho puisqu’il dit « Vous existez (un peu) grâce à nous ! » n’a pas été entendu, comme si une forme de paranoïa symétrique s’était développée sournoisement…
On y insiste, l’important n’est pas ici d’incriminer qui que ce soit, plutôt, à la faveur du récit — ou fable sociologique ? — d’une cohabitation subtile et complexe entre deux entités liées mais autonomes, on veut illustrer l’articulation difficile entre les dimensions sociale et sociétale, aidante et militante, supplétive et politique, qui tantôt convergent magnifiquement, tantôt s’ignorent poliment, tantôt s’opposent épidermiquement.
Raison pour laquelle il ne suffit pas de répéter, inlassablement, tant aux employés de DoucheFLUX qu’aux immenses du Syndicat, que le soutien massif, officiel et valorisé du Syndicat par DoucheFLUX via son pôle Plaidoyer n’implique pas que DoucheFLUX valide tout ce qui a lieu au sein du Syndicat, et que le lien de dépendance du Syndicat vis-à-vis de DoucheFLUX, créé par ce soutien, ne signifie pas une perte d’autonomie pour le Syndicat.
Car si tout est clair sur le papier, tout sera toujours, sur le terrain du travail quotidien, à calibrer, (re)négocier, arranger, moins dans un esprit de dialogue, ultimement stérile, qu’avec un art consommé de la diplomatie.
Conclusion versus provocation
Si une totale implémentation du « travail sociétal » se révèle, dans les faits, impossible, il importe d’en conserver l’idéal, de le garder à l’esprit, de continuer à le revendiquer, car la tentation existe de l’abandonner sous le prétexte d’une réalisation inévitablement imparfaite.
Cette imperfection est même coulée dans le marbre de l’ordonnance régionale fixant les quelques conditions à remplir pour être agréé comme centre de jour, puisqu’elle inclut l’obligation de toilettes réservées exclusivement aux travailleurs, qu’ils soient salariés ou bénévoles.
Sur un des thermos de café du centre de jour est collé le papier « Réservé aux employés et bénévoles ».
Et si, soyons fous, les immenses du Syndicat prenaient rendez-vous avec le Responsable des bénévoles de DoucheFLUX pour se muer officiellement en bénévoles de l’ASBL, attachés au pôle Plaidoyer, histoire de se débarrasser de leur casquette de bénéficiaire (potentiel ou actuel) et de profiter au passage des avantages du statut ? L’idéal d’égalité n’atteindrait-il pas là sa limite ?[23]
À la mémoire de Rabah Hamdad (1963-2025),
insenséjour, ex-bénévole de DoucheFLUX, travailleur social improvisé et membre du Syndicat des immenses
Laurent d’Ursel
- [1] Lire, par exemple, l’article daté de 2022 « Associatif : professionnalisation et militantisme sont-ils compatibles ? » d’Alain Willaert (www.cbcs.be/associatif-professionnalisation-et-militantisme-sont-ils-compatibles/#f+33951+1+3) ou le n°177 du BIS publié par le CBCS en 2019 et intitulé Politisons le travail social ! La question a été aussi abordée lors de la demi-journée de réflexion organisée le 23 novembre 2023 par le CVTS (Comité de Vigilance en Travail Social) autour du « Travail social clandestin », clandestin non pour le plaisir d’être hors des clous, mais pour ne transiger ni sur ses valeurs (de travailleuse), ni sur le respect des droits (du bénéficiaire).
- [2] Politique et immensité par le Syndicat des immenses et alii, Maelström, 2022, p.54.
- [3] Les immenses sont les personnes en non-logement ou en mal-logement, les escapé·e·s sont les personnes non-immenses, et le site du Syndicat des immenses est www.syndicatdesimmenses.be.
- [4] Voir la section « 2.2.2.1. Social·e ou sociétal·e ? » dans Politique et immensité, op.cit., pp.54-56.
- [5] Les mots en italiques suivi d’un astérisque font partie des 200 premiers mots inventés, pour les besoins de son combat, par le Syndicat des immenses. Voir Le Thésaurus de l’immensité du Syndicat des immenses, La Lettre volée, 2024.
- [6] Pour découvrir la démonstration de ce verdict sociétal, il suffit de commander la conférence gesticulée « Fin du sans-chez-soirisme : généalogie » (voir www.syndicatdesimmenses.be/conference-gesticulee), laquelle, en guise de conclusion, aboutit très logiquement, sous le nom udéskif*, au programme politique du Syndicat des immenses. L’udéskif, c’est l’universalisation de ce qui fonctionne et, concomitamment, le désinvestissement progressif, ou l’abandon pur et simple, de ce qui fonctionne trop rarement ou pas du tout. Au sein du secteur du sans-chez-soirisme, seuls deux dispositifs fonctionnent et, comme par hasard, le (re)logement y occupe une place centrale : A) ledit « modèle ukrainien » mis au point avec une efficacité remarquable en faveur des réfugiés ukrainiens et B) le programme Housing First réservé aux personnes cumulant problèmes de santé mentale et d’assuétude. Et ces dispositifs sont aux deux extrémités du spectre humain, puisqu’ils concernent A) des escapés venant de tomber dans l’immensité et B) les immenses les plus fracassés par la rue.
- [7] Cette impérieuse correction est l’objet de la manif au finish #5 du Syndicat des immenses (voir www.syndicatdesimmenses.be/action-septembre-2025).
- [8] Ce nouveau mot paraîtra dans l’édition revue et augmentée du Thésaurus de l’immensité, prévue en 2027. Principirisme : n.m. (du latin principirium, « début, origine, prélude » et peior, « plus mauvais ») Réflexe mental ou habitude méthodologique consistant à réfléchir à un phénomène à partir des situations les pires, avec l’idée infondée qu’elles illustrent l’essence du phénomène et/ou détiennent la clé de son bon traitement. 1. Toute l’« aide » déployée pour les sans-chez-soi est guidée par l’image d’Épinal d’une personne sans-abri (au sens strict du terme), avec les stigmates y attachés et consécutifs à une longue période sans chez-soi. Conséquence de ce principirisme, rien n’est mis en place pour la personne qui vient de perdre son chez-soi et qui doit juste en retrouver un. 2. Tout le monde se félicite de l’existence de la prison pour les plus dangereux criminels et tout le monde sait qu’elle est largement contre-productive pour les autres, mais, principirisme oblige, on s’entête à les y emprisonner… Il faudrait faire l’histoire du principirisme, qui, bien ancré dans les esprits, sévit partout !
- [9] UNIMESC est l’acronyme de « Université de l’immensité expliquée aux escapé·e·s ». Lire « Inscrivez-vous à l’UNIMESC® ! » in Le Journal de l’alpha, 4e trimestre 2025, pp.13-27.
- [10] On ne parle donc pas ici des désistants sociaux*, qui méconnaissent la législation sociale, l’expliquent mal ou ne l’appliquent pas totalement, ou imparfaitement.
- [11] Lire à ce sujet les cinq contributions au thème « Fin des injustices ou des inégalités : quelle priorité ? » dans Stratégie et immensité, du Syndicat des immenses et alii, Maelström, 2024.
- [12] Relevant de la plus violente intrusion, se tenir aux côtés de l’immense est néanmoins inconcevable s’il s’est créé avec trois fois rien un semblant de chez-soi, en un mot, s’il s’est enchésoyé*.
- [13] Allusion au récent « Au suivant ! Le travail social sous haute tension » de Pierre Schonbrodt (visionnable en ligne), un excellent documentaire, si ce n’est que, par facilité didactique, il renforce le cliché dévastateur de la personne sans chez-soi au lourd diagnostic social-santé, puisque, des deux sans-chez-soi mis en scène, l’une souffre d’assuétude et l’autre d’un problème de santé mentale. Lire à ce sujet « Le Housing First, oui, mais… » in Bruxelles en mouvements (à paraître début 2026).
- [14] L’alliance entre les bénéficiaires/victimes du système et les travailleurs opérant dans le système est aussi stratégique. Car, sans elle, on pourra toujours, fût-ce à tort, suspecter les bénéficiaires/victimes d’exagérer et les professionnels de penser à leurs seuls intérêts corporatistes. Si les deux parties manifestent côte à côte, c’est vraiment qu’il y a un problème. C’est dans cet esprit que le Syndicat des immenses a coorganisé deux manifestations pour dénoncer les placements abusifs d’enfants. Voir www.syndicatdesimmenses.be/action-novembre-2024.
- [15] Voir www.manifestement.be/manifestations/2010-deux.
- [16] Lire Revendications de (pré-)SDF bruxellois. Manifestation-livre du Collectif MANIFESTEMENT, Maelström, 2011, ouvrage de compilation réalisé dans la foulée de la manifestation de 2010.
- [17] La « vision » de DoucheFLUX, revue en 2023, à savoir « Agir pour la fin du sans-chez-soirisme et lutter contre l’idée qu’il est une fatalité », porte ainsi clairement la marque du Syndicat des immenses.
- [18] Impossible ici de ne pas se souvenir des premiers sans-chez-soi s’impliquant dans les activités radio et magazine de DoucheFLUX en 2012, activités pensées pour les bénéficiaires, lesquels se rebiffèrent, ne se reconnaissant pas dans ce statut jugé dévalorisant et plaidant pour celui de « membres militants », à côté des membres effectifs et adhérents reconnus dans le droit des ASBL. Si leur volonté de faire jeu égal a fait long feu, elle n’en était pas moins révélatrice de le frustration politique ressentie par beaucoup de « bénéficiaires ».
- [19] Certains immenses sont en effet par ailleurs bénéficiaires des services de DoucheFLUX, sauf le jour de la réunion hebdomadaire.
- [20] D’où le fameux dicton : Chassez le naturel du « social », il revient, tôt ou tard, au galop pour ruer dans les brancards du « sociétal ».
- [21] L’immensothèque, un très riche centre de documentation sur le sans-chez-soirisme et la grande précarité (voir www.immensotheque.be), dont la dénomination honore le combat du Syndicat des immenses, n’en est pas moins « de » DoucheFLUX et, à ce titre, fait potentiellement tache dans un stand du Syndicat. Idem pour le flyer de Badala, le tout nouveau syndicat des propriétaires qui veulent faire partie de la solution plutôt que du problème du manque criminel de logements abordables (voir www.badala.be), quand bien même la mission que s’est donnée Badala est totalement en phase avec le combat du Syndicat, à tel point que, dans les premières réunions plénières de Badala, il y avait, ironiquement, davantage d’immenses que de propriétaires. Semblables circonvolutions embarrassées, hypostasiant jusqu’à l’absurde paternité et singularité, entourent aussi la promotion par le Syndicat des excellents jeux de sensibilisation L’immenCité et Rue de la Bascule, (voir www.doucheflux.be/notre-action/plaidoyer/immencite), d’autant que leurs concepteurs, DoucheFLUX et Cultures & Santé, les sous-utilisent.
- [22] Chair-à-boulot : n.f. Personne précarisée dont l’existence permet aux travailleurs sociaux d’avoir un travail salarié. 1. Je suis de la chair-à-boulot et faut pas croire qu’on m’a un jour dit merci ! 2. La première fois qu’une SDF s’est présentée comme de la chair-à-boulot, j’ai pas compris.
- [23] Il serait intéressant d’explorer, un jour, les ressemblances entre le présent plaidoyer pour une sociétalisation du travail social et, d’autre part, et le plaidoyer pour un « déblanchiment » des personnes et des institutions dans leurs relations avec des personnes racisées et/ou insenséjours, tel que le développe, par exemple, la Voix des Sans-Papiers (lire « Quand la vérité collective dépasse la vérité individuelle. Rencontre et écriture collective avec Exil.s & Création.s » in BIS, décembre 2024, pp.53-59).